Au-delà de la crise politique et institutionnelle en cours depuis
le 19 octobre 1995, le Burundi est secoué par une crise beaucoup plus
globale de nature identitaire.
La réalité est que les individus et les groupes sociaux composant
le peuple burundais sont affligés par une crise d’identité.
Produit de l’histoire, cette crise d’identité se caractérise
par un changement profond dans la manière dont les burundais perçoivent
individuellement leurs rapports avec les différents groupes sociaux
et se positionnent par rapport à la société globale.
A quel niveau d’identification se cristallise de nos jours le sentiment
communautaire le plus spécifique et le plus intense qui sert de support à notre
conscience politique ?
Par une évolution lente et la cristallisation du sentiment communautaire
s’est déplacée du niveau national au niveau ethnique.
L’ethnie (ou ce qui en tient lieu) est devenu pour notre conscience
identitaire le support sociologique majeur. Un faisceau de facteurs à la
fois exogènes et endogènes a donné à cette mutation
une impulsion devenue irrésistible à mesure qu’elle se
déployait. Qu’on le déplore ou qu’on s’en
réjouisse il s’agit d’une nouvelle donne sociologique
aux répercussions considérables. Considérons cette évolution
sans état d’âme et bâtissons un Etat nouveau sur
cette nouvelle base sociologique. Le Burundi a cessé d’être
une nation c’est-à-dire une communauté humaine dans laquelle
les individus qui la composent sont soudés par une même volonté de
vivre en commun. Le Burundi est devenu un pays où l’unité politique
de base n’est plus l’individu mais la communauté ethnique.
L’Etat nouveau à édifier sera l’expression juridique
de cette nouvelle réalité sociologique. L’origine des
conflits ethniques de ces 30 dernières années dans notre pays
est que dans l’Etat- Ethnies qu’est devenu le Burundi on applique
des règles politiques conçues pour l’Etat- Nation qu’il
a cessé d’être. La constitution de mars 1992 illustre
bien cette malheureuse confusion.
L’éclatement de la Nation burundaise en communautés
ethniques n’a pas eu la traduction juridique qu’elle requérait
au niveau de la structure de l’Etat.
Dès qu’il y a inadéquation entre le type de l’Etat
et la structure sociologique de la communauté humaine que cet Etat
exprime, apparaît nécessairement une disjonction, un dérèglement, éclate
inévitablement une crise. Les faits sont têtus ; cessons de
poursuivre une chimère. L’Etat- Nation n’est plus qu’une
illusion juridique, ayons le courant d’en dresser le certificat de
décès. Accordons les faits avec le droit. A défaut de
garder un Etat unitaire, bâtissons un Etat communautaire, en définissant
pour les 2 communautés ethniques les règles de cohabitation
dans l’espace physique et dans l’espace politique, règle
de cohabitation aptes à garantir aux Tutsi comme aux Hutu la survie
physique et les pouvoir politique (sur une base strictement paritaire) auxquels
ils aspirent tous. Les règles de cohabitation ainsi définies
seront formalisées par un nouveau Pacte et consignées dans
une nouvelle constitution.
Voilà la seule façon de mettre fin à l’engrenage
de la violence qui a ensanglanté notre pays au cours des 3 dernières
décennies.