Notre rubrique « Témoignages » est une œuvre
de mémoire pour honorer les milliers de victimes innocentes du génocide
des batutsi burundais, mettre une face humaine sur la froideur des chiffres,
combattre l’occultation ambiante de ce crime des crimes et consacrer
l’éthique morale du PLUS JAMAIS CA.
Lettre à Maman
(Ce témoignage illustre la détresse et les souffrances morales
inénarrables des rescapés du génocide dont les familles
ont été décimées. Certains enfants n’ont
plus personne et ont dû abandonner l’école ce qui revient à les
tuer deux fois. Cette lettre anonyme d’une jeune fille éplorée, écrite
sous le pseudonyme de Doudou, a été publiée par le Journal
PANAFRICA du 15 décembre 1993 . Document émouvant, elle reste
d’actualité car depuis lors, les actes de génocide ont
continué et les enfants souffrent toujours dans l’indifférence
généralisée de la communauté internationale et
du pouvoir en place qui confortent les génocidaires au lieu de les
poursuivre et de les châtier conformément à la Convention
internationale sur la prévention et la répression du génocide)
Maman, je t’écris cette lettre, pourtant je sais que tu ne
la liras pas tu est morte. Maintenant j’en suis sûre. Pendant
quelques jours, une semaine, j’avais espéré. Je me disais
que peut être tu as pu fuir, te cacher quelque part.
J’espérais chère maman te revoir, maintenant c’est
fini, tu es morte, découpée à coups de machette. Tante
Léonie qui a survécu, nous a raconté. Ce sont nos voisins
qui t’ont tuée. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je ne saurai jamais.
Pourquoi j’écris cette lettre que tu ne liras pas ? Je ne sais
pas. Je dois l’écrire, je me sens le cœur lourd, à défaut
de me confier à quelqu’un, je vais me confier à cette
feuille blanche.
Maman, tu es morte. Tu étais innocente, je ne vois pas en quoi tu
est responsable dans l’assassinat du Président. A la télévision,
j’ai vu dernièrement un Ministre tenter une explication, dire
pourquoi les choses se sont passées comme cela, mais moi je ne peux
pas comprendre, je ne comprendrai jamais. Maman n’a jamais tué le
Président, ni personne de ma famille, on n’a pas même
une parenté militaire.
Tante Léonie ne parle pas beaucoup, elle ne veut pas raconter l’horreur
en détails. Elle m’a dit seulement que personne n’a survécu
même Gorett,i ta toute dernière, Marie, elle a été tuée
Jeudi le 22 de retour de l’école, c’était juste
près de la maison m’a dit tante Léonie. Je me l’imagine
rentrant de l’école avec un petit sachet contenant trois cahiers,
elle devait porter une robe kaki, mon Dieu, j’espère au moins
qu’elle n’a pas souffert. Mais il paraît que les jeunes
filles subissaient des choses très dures avant d’être
tuées. Elle n’avait que 11 ans. J’espère que les
tueurs se sont seulement contentés de lui couper la tête.
Maman, depuis plusieurs jours, j’ai des cauchemars, je pense à toi,
je pense à notre petite Marie, à Goretti. A notre maison réduite
en cendres. Il paraît que c’est fini, que je ne reverrai plus
de ce que j’ai laissé.
Maman, hier une collègue a perdu sa mère, je suis allée à l’enterrement.
Ma collègue pleurait beaucoup, mais moi je l’enviais, elle l’a
vue mourir, elle l’a lavée, parée pour le départ éternel.
Moi je n’ai pas eu cette chance. Je ne pourrai jamais fleurir ta tombe.
D’ailleurs tante Léonie a dit que les corps étaient abandonnés
là même, à la merci des chiens. Ô Maman, se peut-il
que ton corps ait été dévoré par les chiens.
Et Marie ? Et Goretti ? Oh mon Dieu, pourquoi cette méchanceté,
pourquoi tout ce mal ?
Maman, si papa n’était mort l’année passée,
lui aussi il aurait été tué. C’est peut-être
mieux ainsi.
Maman, bientôt Noël, j’avais promis de prendre mon congé annuel à Noël
et passer dix jours près de vous. J’avais déjà acheté des
Bitenge COTEBU que tu m’avais demandés. J’étais
fière de prendre mes premiéres vacances de fonctionnaire. Maman,
sais-tu que depuis que j’avais commencé à travailler,
je ne t’avais encore rien donné.
Maman, j’ai quelqu’un qui m’aime. C’est un bon jeune
homme. Moi aussi je l’aime beaucoup, je comptais te le présenter à Noël. Ô Maman
, tu ne verras par mon mariage, tu ne me verras pas en robe de mariée,
tu ne verras jamais mes enfants… tes petits enfants. Pourquoi est-ce
que j’écris ça ? Mais j’ai l’impression que
cela diminue ma peine.