Bujumbura-Burundi.
Exclusif « Evénements de 1972 ».
Il y a 37 ans jour pour jour, était lancée une attaque contre
les Tutsi au Sud du pays. Ce sombre épisode de l'histoire du Burundi
est un des plus controversé entre les Hutu et les Tutsi, car, contrairement à ce
qui suivit l'assassinat de Melchior Ndadaye, plus proche dans le temps et
en raison du multipartisme et du pluralisme médiatique, ce qui se
passa à l'époque reste méconnu du grand public. D'où la
désinformation délibérément entretenue par les
deux camps, les uns voulant se laver les mains de leurs propres responsabilités,
les autres cherchant à culpabiliser l'autre ethnie à outrance,
comme pour démontrer son inhumanité et sa méchanceté.
C'est pourquoi la rédaction de Net Press a décidé de
sortir un numéro spécial exclusivement consacré à cette
période, tenant compte de toutes les sensibilités, tout en étant
consciente qu'il n'est pas facile de maintenir l'équilibre entre deux
visions diamétralement opposées.
La guerre du vocabulaire.
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press).
Les uns parlent d'«événements», d'autres de «massacres»,
d'autres encore de «génocide». En utilisant pudiquement
le terme d'«événements», le pouvoir de Michel Micombero
cherchait à éviter une terminologie évoquant explicitement
le sang versé, car, il se serait alors trouvé dans l'obligation
de dire devant la communauté internationale, qui étaient les
bourreaux et qui étaient les victimes. Le terme « événements »,
qui a fini par s'imposer dans le langage courant, était donc facile
et confortable, parce qu'il peut bien être approprié à une
pluie abondante qui dévaste les champs, détruit les maisons
et emporte des vies humaines, ou à un match
mémorable de football. Bref, comme un événement peut être
heureux ou malheureux, réduire ce qui s'est passé en 1972 à « quelque
chose qui est arrivé » sans
plus, cache mal un sentiment de gêne de la part du régime de la
Ière République face à ses propres responsabilités.
En parlant de «massacres » des Hutu et/ou des Tutsi, cette terminologie
est, de la part de ceux qui
l'utilisent, beaucoup plus précise, car on a le sentiment que le nombre
des victimes est très important
En revanche, en évoquant le « génocide » des Hutu
pour les uns, des Tutsi pour les autres, l'accusation est non seulement précise,
mais appelle forcément à désigner
les commanditaires qui ont voulu qu'il en soit ainsi. La communauté internationale
est généralement prudente pour ne pas dire réticente dans
la reconnaissance officielle de cette appellation, parce que cela suppose que
les Nations -Unies passent du stade des accusations verbales à celui
de l'instauration d'un tribunal international chargé de juger les criminels
génocidaires. C'est ce qu'ont réclamé durant de longues
années la diaspora hutu avant de se murer dans le silence depuis 1993.
C'est qu'entre temps, d'autres massacres aussi massifs s'étaient déroulés
visant les familles tutsi, qui ont été mis sur le compte des
leaders hutu. Aussi des associations de lutte contre le génocide regroupant
majoritairement les membres de la communauté tutsi réclament-elles à leur
tour et avec insistance l'installation d'un tribunal pénal international
pour juger les crimes de 1993, sans qu'ils puissent se faire plus entendre
que les voix qui souhaitaient le jugement de ceux qui ont trempé dans
les «événements » de 1972. Cette indifférence
de la communauté internationale vient du fait que l'on considère
cyniquement, aux Nations -Unies et ailleurs, que dans notre pays, il y a eu
une si l'on peut dire , équilibre de la terreur, dans
une sorte de match nul entre les victimes tutsi et les victimes hutu. Car,
aux yeux de New York, juger les uns sans juger les autres, serait une sorte
d'injustice et de parti pris pour une ethnie en défaveur d'une autre.
Cette vision onusienne semble correspondre à celle du pouvoir actuel,
par crainte qu'un tribunal international ferait comparaître quelques-uns
des dirigeants en place, à commencer par le premier d'entre eux. Mais
l'exemple du Rwanda est passé par là, et c'est bien pourquoi
les membres de l'accord-cadre pour la restauration d'un état
de droit ne cessent de rappeler qu'en ce début du 21ème siècle
et 15 ans après le génocide de 1994 chez notre voisin du Nord,
ce crime des crimes doit être banni pour toujours.
Ntare V sacrifié sur l'autel de la non - maîtrise de l'information.
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press). Une des premières victimes non loin d'être anodine des « événements » de
1972 fut, dans la soirée du samedi 29 avril, le dernier roi du Burundi,destitué moins
de six ans auparavant par le capitaine Michel Micombero le 28 novembre 1966.
Il était parti en exil depuis, et se trouvait en Ouganda sous Idi
Amin Dada vers le mois de mars1972. Par une astuce dont il garde le secret,
Arthémon Simbananiye, alors
ministre des affaires étrangères et un des hommes forts du
régime, alla le ramener de Kampala, non sans avoir rassuré le
chef de l'Etat ougandais sur la sécurité dont jouirait le monarque
renversé.
Dès qu'il fut débarqué à l'aéroport de Bujumbura,
des éditoriaux particulièrement acerbes et haineux à son égard,
furent diffusés sur la radio nationale, la seule qui était entendue à l'époque,
sur ce roi « traître » à la cause de la patrie, qui était
en train de recruter des mercenaires pour envahir le pays. A l'époque,
il importe de souligner que les services de sûreté maîtrisaient
mal les renseignements, tout comme aux premières heures de la journée
et de la soirée du samedi 29 avril 1972. Au cours des informations de
la mi-journée, tout Bujumbura et le reste du pays furent
surpris de l'annonce, pardécret présidentiel, que tous les membres
du gouvernement venaient d'être limogés, et que les affaires courantes
seraient assurées par les directeurs généraux
(il y en avait un seul par ministère).
Durant ces moments incertains jusqu'à l'exécution du roi, les
informations dont le pouvoir était en possession, allaient plutôt
dans le sens du rétablissement de
la monarchie par des mercenaires en provenance de l'étranger. C'est
d'ailleurs ce qui explique que les Tutsi condamnés à mort à la
fin de l'année 1971, dans ce qu'on appela « affaire Ntungumburanye
et consorts » puis graciés en janvier 1972, connurent un régime
d'incarcération beaucoup plus rigide, car, « on ne sait jamais »,
se disait-on dans l'entourage de Micombero. Il faut souligner ici que depuis
le coup d'Etat du 28 novembre 1966, les hommes politiques de Muramvya et d'Ijenda étaient
assimilés par ceux de Bururi à des nostalgiques de la monarchie,
n'ayant jamais digéré le renversement de Ntare V par le clan
des Bahima.
Dès que la nature des envahisseurs de la soirée du 29 avril 1972
fut connue - les rebelles hutu en provenance de Tanzanie - et que les premières
victimes furent identifiées
- les Tutsi - un coup de téléphone en provenance de Bujumbura
aurait enjoint à ceux
qui détenaient Ntare V au camp Commando de Gitega de veiller à ce
qu'il ne lui arrive rien, mais c'était
trop tard, puisqu'il venait d'être abattu de trois coups de pistolet
en pleine poitrine. C'est donc le manque total de maîtrise de l'information
et donc des événements, qui explique la fin tragique du dernier
roi du Burundi, celui-là même dont le général de
Gaulle disait, alors qu'il le recevait à l'Elysée en tant que
prince héritier du royaume du Burundi peu avant 1966, qu'il aurait une
grande destinée pour le bonheur du peuple burundais.
Signalons enfin que la Belgique, via son ambassade à Bujumbura, vient
de proposer ses services pour l'identification des restes de l'ancien roi,
afin qu'il soit inhumé avec les honneurs dus à son rang. Elle
indique également qu'elle pourrait contribuer aux frais de l'enquête
minutieuse devant conduire à cette identification. De même, sa
famille vient de réitérer une de ses anciennes
demandes, à savoir que la date du 29 avril soit décrétée
jour férié chaque année, en souvenir, non seulement de
ce jeune monarque disparu tragiquement, mais également en mémoire
de toutes les victimes innocentes qui ont suivi.
Méprise sur l'heure du « coup d'envoi » des massacres,
ou l'Imana des Tutsi.
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press).
Afin de rendre facile la liquidation
systématique dans tout le pays des dirigeants tutsi, civils et militaires,
les chefs des mutins avaient suggéré l'organisation des soirées
dansantes aux chefs-lieux des huit provinces qu'il y avait à l'époque.
Ce genre de rencontres « gaies » étaient ancrées
dans les mours de la Ière République, puisque son fondateur,
Michel Micombero, en était particulièrement friand. Il était
donc facile de convaincre les gouverneurs de province de suivre l'exemple
du « chef », d'autant plus facilement que le pays se trouvait à la
veille d'un long week-end qui devait s'achever avec le lundi 1 mai 1972,
fête internationale du travail. Tous les hauts fonctionnaires de
chaque province, qui se comptaient sur les bouts des doigts d'une main,
s'apprêtaient
donc à prendre part à ces soirées
dansantes, au cours desquelles ceux appartenant à l'ethnie tutsi devaient être
surpris dans une telle ambiance de fête
et massacrés. A Bujumbura, il était prévu que le président
de la République se rende, avec la quasi-totalité des membres
du gouvernement, des chefs militaires et des hauts cadres de la fonction
publique, au mess des officiers devenu aujourd'hui celui des sous-officiers,
situé à quelques
mètres de l'Iscam.
C'est alors que peu après 19 heures, le capitaine Kinyomvyi, un officier
de taille géante qui assurait la sécurité rapprochée
de Micombero en tant que garde-corps, se rendit au mess pour s'assurer que
tout était en ordre pour que la sécurité du chef de
l'Etat soit garantie.
Après avoir dépassé légèrement la cathédrale
Regina Mundi et parvenu à l'endroit exact où se trouve construit
le monument du Soldat Inconnu, les mutins confondirent la voiture du capitane
Kinyomvyi et du cortège des véhicules qui l'accompagnaient à celui
de Micombero. Presque tous ceux qui étaient à bord, dont le garde-corps
du président furent massacrés sauvagement. Ceux qui se rendirent
dès le lendemain matin à la morgue de la
clinique prince Louis Rwagasore, se souviennent encore avoir vu de leurs yeux
le corps du capitaine allongé et couvert du drapeau national et une
quinzaine d'autres corps sans vie massacrés comme lui la veille au soir.
Or, ceux qui avaient programmé la décapitation des institutions
de cette manière, avaient fixé le «coup d'envoi »,
non pas à 19 heures, mais peu après 21 heures. Cette méprise
sur le début des massacres alerta Micombero et son entourage qui s'apprêtaient à se
rendre au mess des officiers, et l'ordre fut immédiatement donné dans
toutes les provinces du pays pour que les soirées dansantes soient annulées.
Cette « erreur » des mutins hutu de Bujumbura que l'on appelle
encore « l'Imana des Tutsi », aurait pu modifier le cours d'histoire
du Burundi, au cas où elle n'aurait pas été commise. Les
Hutu l'ont toujours regrettée, les Tutsi s'en sont toujours réjouis,
même si elle n'est pas parvenue à sauver la vie à d'autres
Tutsi décimés par milliers au Sud du pays, que les propagandistes
hutu continuent de nier, et sur lesquels tout à été dit
et écrit et son contraire, depuis 37 ans.
Ils ont dit. Ils ont écrit .sur 1972.
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press).
Sur la sombre période de
1972, le silence des autorités burundaises et celui des intellectuels
nationaux qui n'ont pratiquement rien écrit,
a laissé la voie libre à ceux que l'on présente abusivement
comme des « spécialistes » de la question burundaise.
Dans l'ensemble, ils ont repris à leur compte les accusations de nos
compatriotes de la diaspora hutu qui se trouvaient avec eux, allant dans
le sens de condamner
sans nuance le pouvoir de Michel Micombero. Sur le massacre desTutsi au Sud
du pays qui a déclenché la
répression aveugle des intellectuels hutu, presqu'aucun écrit
n'existe.
La présentation des faits se résume sommairement à affirmer
que Micombero et son armée se sont réveillés un bon
matin, pour en finir « une fois pour
toutes »avec la « question hutu », l'ethnie majoritaire « seulement
coupable » de réclamer une démocratie pluraliste par « des
moyens pacifiques ! » Et pourtant, dans son livre intitulé « Burundi,
terre des héros non chantés», Hérménegilde
Niyonzima, qui n'est pas Tutsi, a le courage d'expliquer le prologue des « événements
de 1972 », à la page 57, par le fait « qu'il s'agissait
tout simplement de massacrer lesTutsi, qui n'avaient rien à voir avec
le pouvoir. En effet, les hommes de Mpasha (également un Hutu toujours
réfugié en Tanzanie, Ndlr) ont massacré, souvent à l'arme
blanche, de simples paysans tutsi, agriculteurs pour la plupart, dans cinq
communes de la province de Bururi, le Sud du Burundi. Mpasha et ses amis ont
précipité les
choses, car, ils comptaient sur le mécontentement des Tutsi victimes
de la parodie judiciaire de 1971 visant les Tutsi de Muramvya d'une part, et
la révolte
des monarchistes, causée par l'arrestation du roi Ndizeye le 31 mars
1972, d'autre part. C'était une erreur, .dans la mesure où lorsqu'ils
(les Hutu) déclenchent l'attaque du 29 avril 1972, tous les Tutsi se
serrent les coudes. »
Nombreux au sein de l'ethnie tutsi regrettent le silence d'un homme comme
Arthémon Simbananiye, qui, après la chute de la Ière
République, s'est muré dans
un silence injustifiable sur 1972.Et pourtant, s'il avait décidé de
publier un livre sur ce qui s'est passé, de son point de vue, il
y a 37 ans, son témoignage susciterait inévitablement des
avis pour ou contre, mais servirait indiscutablement de référence
pour l'histoire. « Qui ne dit mot consent », dit-on dans la
langue française..
En laissant les exilés hutu et leurs défenseurs s'exprimer
seuls sur ce qui s'est passé, l'ancien
ministre des affaires étrangères, resté seul survivant
parmi ceux qui constituaient la garde rapprochée
de Micombero, des civils comme des militaires, est en train de rendre un
mauvais service aux jeunes générations tutsi actuelles et surtout à venir.
Dans 20,30, ou 50 ans, lorsque seuls les manuels d'histoire constitueront
l'unique référence de
ce qui s'est passé il y a 37 ans,
nos enfants hutu comme tutsi, ne retiendront de 1972 qu'une seule version
des faits.
N'a-t-on pas entendu dire, il y a une dizaine d'années, de la part
d'un homme supposé être respectable comme Sylvestre Ntibantunganya,
que le seul génocide commis au Burundi jusqu'à ce jour est
celui de 1972 contre les Hutu, pour nier celui de 1993 qui a décimé les
Tutsi ? Mais pour revenir sur les écrits de cette époque, on
n'oubliera pas que de tous les journaux étrangers publiés sur
1972, ceux de l'ancienne puissance coloniale la Belgique furent les plus acerbes
et les
plus incisifs
envers le pouvoir de Micombero. Et de tous les journalistes belges, c'est un
certain Etienne Ugeux, qui détient la palme d'une haine viscérale
anti-Micombero. En été 1972, sa photo fut affichée sur
les murs et les arbres de la capitale burundaise, avec des commentaires qualifiant
ce journaliste
belge «d'ennemi juré de la Nation burundaise ».
1993, est-elle la réponse de 1972 ?
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press).
Afin de justifier le génocide des Tutsi qui a suivi l'assassinat
de Melchior Ndadaye en 1993, certains milieux hutu du Burundi se basent sur
un
argumentaire à la rwandaise, à savoir que les familles tutsi
qui ont été éliminées ont été victimes
de la colère «spontanée » des électeurs
hutu qui voulaient venger « leur » président . Et quand
on leur demande comment expliquer qu'on ait éventré des femmes
enceintes, brûlé les enfants et liquidé des personnes
du troisième âge,
les réponses, quand ils en trouvent, sont balbutiantes. D'autres parmi
les mêmes milieux expliquent que c'était pour se prémunir
contre ce qui était arrivé en 1972, par une sorte de réflexe
d'autodéfense qui aurait consisté à tuer les voisins
tutsi, afin qu'ils ne fassent pas la même chose à l'encontre
des voisins hutu comme il y a 37 ans. Cependant, cette présentation
des faits ne devrait pas occulter une autre réalité et contrecarrer
une autre logique, à savoir celle de la révolution
sociale rwandaise de 1959, que l'on aurait commémorée en grandes
pompes cette année à Kigali,
si Habyalimana n'avait pas connu le sort qui fut le sien le 6 avril 1994,
un demi-siècle après les faits. Cette logique voulait que l'accession
au pouvoir de la majorité hutu - au Rwanda comme au Burundi
- soit indissociable de l'élimination des Tutsi, « des cancrelats,
des étrangers
et des envahisseurs en provenance d'Egypte».
C'est cette même logique qui expliquera les tentatives manquées
de 1965, de 1969, partiellement réussies en 1972, celle de 1988 et
finalement la réaction
de 1993. Car, si ceux qui se battaient pour l'avènement d'une démocratie
majoritaire avaient voulu montrer qu'ils ne cherchaient pas à s'inscrire
dans la logique de la révolution sociale rwandaise, ils s'en seraient
seulement pris, ou à l'armée mono-ethnique tutsi », ou
bien, aux Tutsi de sexe masculin, en épargnant les personnes âgées,
les femmes et les enfants. La monstruosité des crimes de 1993, qui
ne devrait en aucune manière
dédouaner ceux de 1972, est la traduction de cette haine implacable
de l'autre ethnie, dont la présence au pays était un anachronisme
de l'histoire impossible à supporter par une partie de la population
burundaise.
Le tout démocratique et le tout sécuritaire, ou deux
logiques inconciliables entre Hutu et Tutsi.
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press).
L'explication des deux communautés
hutu et tutsi du Burundi, pour justifier et se défendre contre les
accusations dont les uns et les autres font l'objet, se base sur deux logiques
comparables
aux parallèles qui, enseigne-t-on dans toutes les écoles en
géométrie, ne se rencontrent jamais. Pour la majorité ethnique
hutu, le principe même de toute démocratie est lepouvoir par
le peuple et pour le peuple. Or, ce peuple étant composé,
en ce qui concerne le Burundi, de 85% de citoyens, c'est lui qui doit gérer
les affaires du pays, par le biais du suffrage universel direct selon le
principe « un homme, une
voix ».
Au terme de cette première logique, tous ceux qui voudraient réclamer
des balises sécuritaires pour leur survie, ne sont que des menteurs
et des hypocrites qui chercheraient par ce moyen à confisquer le
pouvoir pour leurs intérêts égoïstes. C'est ce
raisonnement qui, en novembre 2004, poussa Domitien Ndayizeye, alors chef
de l'Etat, à chasser sans manière Alphonse-Marie Kadege
de la vice-présidence, parce que l'Uprona, son parti, insistait
pour qu'il y ait alternance au sommet de l'Etat une fois les cinq ans,
mais également
et surtout, parce que le parti de Rwagasore estimait prématurée
l'application du suffrage universel direct.
Pour la communauté tutsi donc, seule la sécurité doit
primer sur tout autre principe, y compris la démocratie pluraliste.
Dans cette logique, la démocratie vue
sous cet angle est une façon de mimer les Occidentaux, chez lesquels
le vote par le système « un
homme, une voix » a pris de longues années avant de s'imposer.
En France par exemple où les élections « démocratiques » dataient
déjà du 19ème siècle, les femmes n'ont
eu droit au vote qu'après la Libération, sous le gouvernement
provisoire du général de Gaulle. En 1990, affirment
les pourfendeurs de cette démocratie importée, François
Mitterrand imposa aux pays africains francophones, lors du sommet de La
Baule, ce système
tant honni, en conditionnant l'aide de la France par son application.
Pierre Buyoya fut un des premiers chefs d'Etat à s'y aventurer la
tête
baissée en 1993, avec les résultats que l'on connaît
et les conséquences que l'on
sait, et qui se prolongent jusqu'à ce jour. Quant aux autres dirigeants
du continent, plus subtils et moins naïfs,
ils s'arrangèrent et s'arrangent encore à rester chefs d'Etat à vie
comme au bon vieux temps des partis uniques, et ce, au moyen de deux astuces.
La première consiste à ne jamais
perdre les élections
quand on est président sortant, et la seconde concerne la modification
de la constitution pour se faire élire, réélire, réréélire,
réréréélire ainsi de suite, jusqu'à la
fin de ses jours, quitte à susciter la colère et l'indignation
passagères
de la nébuleuse communauté internationale. 37 ans après
1972, le débat entre les deux logiques est loin
d'avoir pris fin, quand on sait qu'au sein du mouvement d'Agathon Rwasa,
certains trouvent qu'il y a encore « trop de Tutsi » au sein
de la Fdn et pas « suffisamment de Hutu », comme l'organe d'information
de ce mouvement «Akari mu mbari » l'a écrit sans équivoque
l'année dernière.
Mission impossible pour le Pr Emile Mworoha.
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press).
L'année dernière,
le gouvernement a mis sur place une commission destinée à réécrire
l'histoire du Burundi, qui sera publiée dans trois manuels destinés
au public différent. Le premier sera enseigné dans
les écoles primaires, le seconddans les écoles secondaires
et le troisième plus volumineux
sera destiné au grand public. La Belgique a accepté de déclassifier
ses archives pour les mettre à la
disposition des historiensburundais, qui chercheront, entre autres, avec
beaucoup de curiosité, à connaître
ce que l'ancienne puissance de tutelle savait ou ne savait pas sur l'assassinat
du prince Louis Rwagasore. Jusqu'à la première moitié de
l'année 1965, le
consensus devrait être possible entre les différents membres
de la commission. Mais lorsque viendra le moment inévitable d'aborder
les multiples tragédies qui ont ponctué les années post-indépendance,
des débats houleux et presqu'inconciliables devraient avoir lieu,
entre différents membres de la commission reflétant les sensibilités
ethniques de ce pays. Et plus précisément, lorsqu'il s'agira
de déterminer les responsabilités, le nombre des victimes de
part et d'autre, qui a déclenché quoi, qui a tué qui,
il faudra que les chercheurs - du moins ceux de nationalité burundaise
- possèdent une maîtrise exceptionnelle de leurs sentiments
partisans et de leurs émotions, pour trouver un terrain d'entente.
Et même si tel devait être le cas, et rien ne permet de l'exclure
a priori, le plus difficile restera à venir. C'est le travail des
professeurs hutu d'un côté et tutsi de l'autre, dans les écoles,
qui, devant leurs élèves, seront tentés de se démarquer,
de nier ou d'amender le contenu des manuels mis à leur disposition
par les bureaux pédagogiques. Malgré toute son intelligence,
toute son expérience et toute
sa sagesse, la mission confiée au Pr. Emile Mworoha s'avère être
une mission très difficile,
aussi difficile que celle de Pierre Buyoya de réconcilier « définitivement » son
peuple, malgré son optimisme béat qu'il pouvait en être
ainsi.
« Oui, il y a eu bel et bien génocide des intellectuels hutu en
1972 », estime notre correspondant à Montréal.
Bujumbura, le 28 avril 2009 (Net Press).
« Aussi longtemps que l'ensemble
des Burundais, à commencer par les intellectuels, ne se seront pas
convenus pour qualifier de la même manière les différentes
tragédies qui ont marqué ce pays après
1962, la réconciliation que l'on voudrait imposer par le biais de
la commission à la sud-africaine « vérité et réconciliation » restera
comme un chiffon de papier à l'instar du vote de la charte de l'unité nationale
le 5 février 1991.
« En 1972, la répression qui a décimé les Hutu
et que la majorité des Tutsi voudraient présenter comme uniquement
'aveugle', a visé une catégorie bien précise des citoyens
burundais, les Hutu, et parmi eux, ceux qui avaient un certain niveau d'études
un tant soit peu présentable à l'époque. Or, le génocide
ne se définit pas autrement, lorsqu'on élimine systématiquement
un groupe de personnes pour ce qu'ils sont, et non pour ce qu'ils ont fait. « Le
génocide des intellectuels hutu en 1972 est donc incontestable
et devrait être reconnu par les instances internationales, quelle que
soit la volonté d'une bonne
partie des Tutsi de présenter les choses autrement. Car, leur argument
pour réfuter le terme 'génocide' repose sur un raisonnement qui
ne résiste pas à l'analyse des faits. Ceux parmi eux que je côtoie
tous les jours ici à Montréal au sein de la diaspora et qui acceptent
volontiers d'évoquer cet épisode douloureux de 1972, posent la
question de savoir quand et comment le génocide a été planifié par
le pouvoir de Micombero. Outre le plan Simbananiye révélé par
feu Martin Ndayahoze lors de son bref interrogatoire en 1972, il y a eu cette
volonté du
pouvoir de Micombero, de se prémunir d'avance de ce qui était
arrivé aux Tutsi rwandais en 1959.
« Or, au lieu de donner une réponse politique aux revendications
des Hutu d'être associés au pouvoir au même titre que
les Tutsi, la Ière République préféra instaurer
la peur par la répression en 1965 et en 1969 et par le génocide
en 1972. La planification a donc commencé par la douloureuse expérience
de la révolution sociale rwandaise, face à laquelle Micombero était
prêt à verser le sang du plus grand nombre possible de Hutu,
afin qu'ils restent soumis pour toujours à la volonté des Tutsi,
par la peur qu'à la prochaine récidive, ce sera beaucoup
plus grave.
« Cependant, au sein de la majorité ethnique, nous devrions avoir
le courage de reconnaître que 21 ans plus tard en 1993, l'éventrement
des femmes enceintes, l'élimination
physique des vieillards et des enfants, ne nous ont pas grandis aux yeux
de la communauté internationale. Ici à Montréal, lorsque
des amis canadiens qui suivent de près ce qui se passe au Burundi,
nous posent à nous les Hutu, ces questions bien précises, nous
avons du mal à trouver un début de réponse, car d'autres
cibles tutsi de nos différentes rébellions auraient pu justifier
et même 'civiliser' le sens de notre combat.
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